Thiérache (la)

contrée au nord du département de l’Aisne, débordant un peu à l’est sur le département des Ardennes; son nom semble venir d’un Thierry, fils de Clovis, à qui fut attribuée la région; le gentilé est Thiérachin. Elle avait jadis été peuplée par la tribu des Nerviens. Elle se distingue de ses voisines par ses paysages plus herbagers et bocagers sur des sols souvent marneux, aux confins du massif ardennais, par la dispersion de son habitat et par l’abondance de ses églises fortifiées, généralement de brique et cachant volontiers une salle de refuge où pouvaient se tenir les villageois en cas d’alerte. C’est que, contrée de marge disputée entre Champagne, Belgique, région du Nord et Picardie, elle fut souvent exposée aux conflits, aux bandes et aux armées. Elle s’est trouvée ensuite sur le trajet entre Nord et Lorraine, ce dont Hirson a un temps profité; elle a quelques industries, et une agriculture diversifiée, en partie orientée vers le lait, en partie rénovée par la proximité des pays voisins de grande agriculture intensive. Elle attire quelques visiteurs en été. Vervins est son chef-lieu. Les pouvoirs publics soutiennent un «système productif local» de mécanique et métallurgie de la Thiérache, qui réunirait 45 entreprises et 4 000 emplois.

Le nom de la contrée est assez fort pour persister dans d’assez nombreux noms de communes, et pour avoir été retenu par trois communautés de communes et un pays. Le pays de Thiérache est un pays officiel du département de l’Aisne, centré sur Vervins; il réunit 160 communes et 78 900 hab. Il associe du nord-ouest au sud-est les communautés de communes de la Thiérache d’Aumale, qui réunit 12 communes du canton de Wassigny et 6 000 hab., et siège à Vaux-Andigny; de la Thiérache du Centre, qui rassemble 68 communes et 27 100 hab. dans les cantons du Nouvion-en-Thiérache, de Sains-Richaumont, de Vervins et de La Capelle, bourgade où se trouve le siège; des Portes de la Thiérache, autre groupement intercommunal de l’Aisne correspondant sensiblement au canton de Rozoy-sur-Serre, où est le siège (29 communes, 7 500 hab.) - les deux autres communautés du pays de Thiérache sont celles de la région de Guise et du pays des Trois Rivières.

D’ombre et de lumière, la Thiérache

«Quelque part où devraient se croiser les routes de Flandre en Lorraine et de Paris à Cologne, la Thiérache s’offre et se cache, joue des feuillages et des éclaircies. Ainsi placée, elle aurait pu être un grand carrefour; au lieu de cela, elle a des airs de bout du monde. Pour la trouver il faut être attentif, et bien viser: ce n’est pas un grand pays, tout juste un de ces pays de sept lieues que l’Ogre enjambait d’un pas, et qu’il fallait jadis un jour pour traverser. Mais c’est un pays qui existe. Avec un nom propre, qu’arborent plusieurs de ses communes. Avec un air à soi, qui n’est pas celui de ses voisins. Elle y a du mérite, étant tout à la fois de passage et de confins.

Elle toucherait à la Belgique, mais celle-ci ne cède qu’une lieue de frontière, perdue dans la forêt de Saint-Michel. Ce n’est pas «le Nord», qui pourtant frôle la Thiérache vers Le Nouvion et Barzy, et d’où l’on vient par le Pas de la Vache, tout un programme. Ce n’est pas la Champagne, qui néanmoins est aux portes et s’insinue. Ce n’est même pas vraiment la Picardie, bien que la plupart des communes en relèvent officiellement. La Thiérache a une tout autre apparence, elle ne partage pas ses horizons.

Elle le doit en partie à la nature, en partie à l’histoire. Celle-ci l’a mise en lisière, celle-là fournit l’argile. Les deux ensemble, par le travail des Thiérachins, conjuguent l’arbre, l’herbe et l’eau. De vallon en colline on y flâne entre deux plateaux, l’ardennais aux roches dures et sous forêt, le picard des fortes fermes et des grandes affaires; entre deux plaines, la champenoise non moins ouverte et opulente, celle de l’Escaut qui bruit de villes. Ainsi d’un côté la Thiérache est un peu en creux, de l’autre un peu en relief: c’est le propre des cols, ou des seuils, tout dépend d’où on les regarde. De sources et de terres lourdes, et loin des villes et des pouvoirs, elle a longtemps résisté à l’appétit des défricheurs. C’est pourquoi elle a attiré les moines, qui après y avoir cherché la paix de la retraite y ont fait ouvrir les clairières. Cela se nomme une marche, le roi la donne à un marquis, et souvent ça n’a l’air de rien, sauf à un dégradé des voisins. Mais cette marche est sans marquis, et n’est pas un simple confin du voisin: si elle ressemble à quelque chose, c’est à elle-même.

La Thiérache est un peu hirsute: c’est une hérupe, un de ces paysages hérissés en tous sens de haies, d’arbres et de bois. Elle n’a jamais été rasée comme les pays voisins, ni laissée velue comme l’Ardenne; elle a l’air d’avoir une de ces barbes de quatre jours, qui sont à la mode aujourd’hui. Mais il ne faut pas s’y tromper: si hirsute, hérupe et hérissé viennent du même mot, qui est l’«horreur» comme effroi qui dresse les poils, rien de terrifiant ne s’y associe. C’est au contraire un mélange de prise subtile et de déprise obligée, de soin attentif et d’un peu bien de négligence aussi, qui fait ce paysage approximatif. Ce brouillon est très élaboré, mais la ligne droite n’est pas du pays. En Thiérache tout est colline et mouvement, les ruisseaux font des arabesques, les arbres sont noueux, les herbages joliment disparates, avec des recoins touffus.

Rien d’oppressant, tout en subtilité: les arbres ne ferment pas l’horizon, mais ils en cachent toujours un peu. On a de la vue, mais jamais toute la vue. Les formes jouent avec les formes, l’ombre avec la lumière, au gré des feuillages et des nuages, et le courant démultiplie ces jeux en une infinité de reflets. L’habitat aussi se fragmente et fait semblant de se cacher: sur ces terres lourdes on peinait à cheminer; il fallait s’espacer, être auprès de ses prés et de ses bestiaux; tout juste si l’on s’aligne en quelques courtes «rues», dont le nom reste à bien des hameaux et des villages. Seules, et superbement étrangères depuis les Romains, quelques «chaussées» empierrées traversaient la Thiérache pour aller plus vite, mais ailleurs.

Auprès des maisons les pommiers font un rappel de la forêt des fondations: la Thiérache en ses profondeurs avait accoutumé de vivre entre pomme et fromage. Des moines défricheurs elle reçut aussi de quoi s’abriter, en ces étranges citadelles de brique trapues, églises en bas, refuges et réserves en haut, qui protégeaient les populations aux temps incertains. Elles en sont aujourd’hui le plus original témoin, et une sûre «valeur touristique». En revanche, les villes sont rares, ou de bordure. Pourtant, la Thiérache ne se résume pas à la campagne, qui d’ailleurs s’y dépeuple avec application: à ses portes se sont établis de solides foyers ouvriers, actifs et inventifs. Guise a osé tenter de vivre l’utopie du phalanstère; Hirson a su ce qu’étaient les luttes de classes, et non loin Fourmies se souvient encore du plus sanglant des premier-mai, celui de 1891. Le murmure des frondaisons dit une part d’abandon, mais non la passivité et la soumission: la Thiérache est inventive et souvent solidaire, et en ce sens elle appartient sans doute aux pays du Nord de la France.

Quoique de marge, elle est un vrai pays; et de surcroît elle est à peu près un arrondissement, comme le voudrait la nouvelle loi du 4 février 1995 sur l’aménagement du territoire, qui donne valeur légale aux «pays». Mais elle n’est pas un de ces faux pays qui ne vivent que par leur capitale: Vervins, la sous-préfecture, la seule bourgade un peu centrale, a si peu d’arrogance que trois ou quatre autres villes proches la dépassent, au moins par le nombre d’habitants. Que le sous-préfet soit aux prés n’empêche nullement la Thiérache d’exister, d’avoir sa culture, et de l’allure.

Campagne et ville s’y mêlent au point que l’on ne sait pas bien d’où vient l’ombre et qui fait la lumière, où sont les coins d’ombre et les taches de lumière, les pauvretés les plus cruelles et les chances les plus solides. Le paysage thiérachin est sans doute l’une de celles-ci. Mais pour l’heure, la Thiérache se vit un peu à l’écart, le transit l’oublie, elle n’est pas l’un de ces lieux de la «grande vitesse». Bout de mondes elle fut, mais vigoureusement traversé; carrefour elle a failli être, mais qui demeure potentiel. Son patrimoine est vivant, et même très vert; le «tourisme à la ferme» y a de l’avenir, juste au ras des lourdes régions urbaines de l’Europe, mais on ne va pas en faire un musée, ni une réserve. Elle demande du soin, et des services; elle pourrait être l’un de ces pays où vont s’expérimenter les nouveaux emplois du ménagement des territoires. La Thiérache, ce n’est pas tonitruant. C’est un pays qui apprécie la justice. Juste l’ombre utile et la lumière qu’il faut.» (Roger Brunet, Présentation de l’album de photographies de Daniel Michiels, Thiérache, Centre régional de la Photographie du Nord-Pas-de-Calais, Mission Photographique Transmanche, 1995).